Groupe /ethnie: Bamana
Pays: Mali
Culture: Bamana
Objet: Cimier
Nom vernaculaire: Tyi-Wara / Sogoni Koun
N0 d’inventaire: 1339 et 1778
Matériaux : Bois, métal
Dimensions: (1339) H 70 cm, (1778) H 97 cm
Provenance: Nicaud

Le mot Tji-Wara (ou Ci-Wara) désigne à la fois :

a ) une des six sociétés initiatiques des Bamana, au Mali
b ) le cimier de danse qui apparaît lors des fêtes rituelles,
c) l’activité de l’agriculteur, illustrée par le mot composé  Tji, labeur, et Wara, littéralement  «animal qui gratte », en référence à toutes les bêtes pourvues de griffes.

Wara, réprésenté dans les cimiers de danse,  concerne donc les cultivateurs qui travaillent (tji) la terre, et tji s’applique à toutes les bêtes qui entrent dans le groupe Wara, dont font partie l’oryctérope, communément appelé cochon de terre, le pangolin, qui creuse des terriers et d’autres « griffus », dont l’hyppotrague, antilope-cheval,  connue pour sa taille, son allure et sa crinière rappelant les chevaux.
Les danses où apparaît Tji-Wara exhortent au travail, à l’endurance : être cultivateur signifie pour les Bamana faire partie des « gens nobles ». Les mythes associés à Tji Wara sont nombreux, ils varient selon les régions. Selon l’un des plus connus, c’est l’antilope, envoyée par l’être suprême   qui aurait appris le travail de la terre aux hommes.  Les femmes sont admises et participent aux célébrations, sauf en ce qui concerne le port du cimier, réservé aux hommes.

Typologie
La littérature spécialisée distingue trois types de cimiers1 :
1 ) le vertical, qui apparaît dans la région située à l’est de Bamako, appelé « style de Ségou »

2 ) l’horizontal, dans la région autour de Bamako, appelé « style de Bamako »

3 ) le cimier hybride, appelé « style de Bougouni », du nom de la ville éponyme, au sud de Bamako,  jusqu’à l’est vers la région de Sikasso.

La classification comporte encore quelques sous-groupes, caractéristiques de la production de  différentes régions, tels le style de Baninko, aux formes particulièrement sobres et épurées, ou de Kala, aux angles plus prononcés.

Communément acquise, cette classification, purement formelle, peut paraître sommaire, dans la mesure où les sociétés qui font danser ces masques n’ont pas la même fonction (cf. ci-dessous style de Bougouni) et que d’autres groupements humains proches des Bamana recourent à des rites agraires avec des cimiers représentant des antilopes.

Une approche originale dans la compréhension des cimiers et des cultes associés est proposée par Dominique Zahan2 qui a travaillé sur l’hypothèse d’une correspondance entre les divers styles et les cultures vivrières de la région, le cimier représentant l’image métaphorique de la plante et de ses racines.

other_tyi_wara_02_use

exemple de Tyi-Wara horizontal dansant en couple, Eliot Elisofon Photographic Archives EENG VIII – 58.01.A, 1971.

1  Type de Ségou (style vertical – nord est de Bamako)
L’objet sculpté se caractérise par une réduction du corps et des pieds de l‘animal, limités à des proportions minimales, au profit du museau, du cou et de la crinière, développés sur-proportionnellement.  Les exemplaires les plus élaborés sont les mâles, qui permettent à l’artiste de varier la composition, notamment dans la précision des détails,  en dépit des prescriptions dictées par les codes rituels. La différenciation sexuelle est bien marquée : les mâles ont un pénis, les femelles portent l’enfant. Les figures féminines ont une apparence plus stylisée, caractérisée par des lignes sobres, elles portent un enfant sur le dos, qui peut être mâle ou femelle ;  l’enfant mâle porte une crinière.
Selon la littérature spécialisée, les animaux ayant pu inspirer les sculpteurs rappellent l’antilope-cheval, l’hyppotragus equinus, pour la partie supérieure et l’oryctérop, animal aux basses pattes, pour la partie inférieure.  La figure féminine est inspirée d’une antilope,  l’oryx beisa (cf. photos in fine de la présente fiche).

other_tyi_wara_03_04_use
Rietberg Museum, RAF 202 et 203, exposé.  MUDEC, Milano, ex. raccolte extrauropee del Castello Sforzesco, cf. BASSANI Ezio,  Arte dell’Africa nera,una collezione per il nuovo centro delle Culture extrauropee, ed. Skira, 2000, Milano

Les cimiers, fixés sur des coiffes d’osier, dansent en couple. Ceux parvenus jusqu’à nos jours - mâles et femelles sculptés par le même artiste - sont rares. Les sculptures surprennent par le dynamisme et la fluidité du dessin. La représentation des animaux doit correspondre aux forces qui les animent.  Chez la femelle, les cornes, à l’instar de l’animal représenté, sont parfaitement droites. Dans les cimiers féminins, les lignes sont moins nombreuses et plus épurées.  A des degrés différents, et à travers des éléments individualisés,  le sculpteur fait apparaître une unité de l’ensemble, qui confère à la sculpture une harmonie particulière. Les figures renvoient à une autre métaphore, elles illustrent les éléments naturels qui constituent  l’environnement  de l’homme : le mâle représente le soleil puissant, la femelle, la terre nourricière. C’est dans ce sens que peut être comprise la crinière qui orne le dos de l’animal : le dessin en zigzag montre les mouvements du soleil et la courbe, la trajectoire entre deux solstices. Les costumes de fibres qui cachent le danseur lors des manifestations, rappelleraient par leurs ondulations l’élément « eau » lors des danses (3).

2 Type de Bamako (style horizontal)

other_tyi_wara_05_use

MUDEC, Milano, ex. raccolte extraeuropee del Castello Sforzesco, cf. BASSANI Ezio,  Arte dell’Africa nera,una collezione per il nuovo centro delle Culture extrauropee, ed. Skira, 2000, Milano

other_tyi_wara_06_use

Ethnologisches Museum Berlin, Sammlung Frobenius, Ident. Nr. III C 26258, Photo Martin Franken

La sculpture, nommée N’Gonzon Koun, ou Ciwara koun, est caractérisée par un développement horizontal marqué. Dans le premier exemple, le museau, ouvert, montre la langue, les yeux sont figurés par deux clous métalliques. Les jambes de l’animal sont le plus souvent anguleuses. Le corps remonte légèrement vers l’arrière et le schéma horizontal s’associe à un jeu de courbes, marqué par deux longues cornes qui font contrepoids à la masse de l’animal et lui confèrent un équilibre singulier. Dans le deuxième exemple, rapporté au début du XX ème siècle par Leo Frobenius (4), la sculpture, toujours déclinée à l’horizontale, est un peu plus compacte et massive.  Les sculptures ne sont pas monoxyles mais composées de deux éléments sculptés à part (tête et corps) puis assemblés à l’aide d’une collerette métallique sur le cou. Les surfaces sont habituellement décorées de motifs géométriques finement gravés.  Ces cimiers peuvent se présenter sous la forme de deux antilopes, ou d’antilopes avec d’autres éléments animaliers.  La différence entre N’Gonzon Koun et Ciwara Koun dépend du rituel auquel ils ont servi. N’Gonzon Koun ne sort pas pour des rites agraires, il est dansé au village.

3 Type de Bougouni  (style hybride)
A la différence de Tji-Wara, utilisé par une des six sociétés initiatiques des Bamana,  d’autres cimiers apparaissent lors des célébrations  « d’associations de classes d’âge » sans caractère religieux. Au départ, on trouve les formes relativement simples de cimiers Sogoni koun (ci-dessous photo a) représentant une tête de Sylvicapra grimmia, ou autres genres d’antilopes, sans distinction sexuelle (les décors ajoutés indiquent un masque féminin, des cornes puissantes, un cimier masculin)5, sorte de prototypes sur lesquels se sont greffés des représentations, naturalistes ou pas, d’autres animaux.  Ainsi,  dans l’exemple ci-dessous (b) une antilope se tient sur le corps d’un pangolin et des éléments figuratifs se combinent  à des éléments plus stylisés. Il y a une double interaction : d’une part, un jeu de lignes essentielles,  sobres, qui s’entrelacent, d’autre part, des figures animalières composées, qui forment la charpente de la pièce (ci-dessous photo b).

other_tyi_wara_07_08_use

a ) MET Museum, a.n. 2005.302.1a,b
b ) Musée du Quai Branly, N0 d’inventaire : 71.1930.26.3

other_tyi_wara_09_use

Les cimiers du style Bougouni peuvent également présenter des figures féminines accrochées au museau de l’animal.

Les cimiers Sogony Koun sont utilisés lors de mascarades organisées par la société ton - laquelle s’engage  pour la cohésion sociale, les services sociaux, les amusements publics. Les danses organisées par « ton » recourent à un important répertoire choréographique.  Les connaissances de l’utilisation des cimiers et des rituels parvenus au monde occidental sont dues, entre autres, au travail de terrain accompli par Pascal James Imperato (6). Selon ses recherches, effectuées entre 1967 et 1974, dans beaucoup de communautés,  Sogony Koun et Tji-Wara coexistent.  Tji-Wara est dansé par des initiés adultes dans les sociétés éponymes, alors que les meilleurs danseurs dansent  Sogony Koun. Aussi, deux traditions, l’une venant du pays Wassalou (a) près du fleuve Sankarani, à l’ouest de Bamako, et l’autre provenant de l’est du pays Bamana se croisent en des formes hybrides Tji-Wara / Sogony Koun (b). (7)

Ainsi qu’il ressort des illustrations, cette rencontre se traduit par des créations surprenantes « balance parfaite » et de « symétries harmonieuses » selon les termes de P.J. Imperato.  La composition,  qui intègre parfaitement des éléments  bien différents,  donne lieu à un être zoomorphe nouveau, abouti, surprenant. Les formes peuvent se présenter dans des variations qui changent de région en région, jamais les mêmes.

De telles œuvres furent créées pour donner une suite à des danses préexistantes et plus anciennes exécutées dans des manifestations publiques (wara-deoun)  et des mascarades où apparaissent d’autres animaux, la hyène, le chimpanzé, des buffles, des porcs-épics. Avec l’introduction de Tji-Wara, ces fêtes auraient été déplacées vers la saison des semailles et des récoltes. Quand il intervient dans les rites agraires, le cimier est alors appelé Tji-Wara koun.

Typicité
La collection Held abrite deux cimiers, le premier (N0 d’inventaire 1339), est typique des compositions du genre hybride de la région de Bougouni, combinant à la fois des éléments épurés et d’autres plus naturalistes.

other_tyi_wara_10_use

a ) Sogoni Koun, coll. Held
b ) Sogoni  Koun, La Gamma, 2002, n0 59, p. 105, ex collection Gaston de Havenon et publications citées

Dans les deux objets, l’antilope très stylisée, tournée à droite dans le premier exemple et à gauche dans le deuxième, est portée par un quadrupède aux formes vigoureuses. A l’intérieur,  un motif en angles aigus, figurant la crinière, se combine avec des courbes du tronc et des cornes d’une belle élégance graphique. Les deux cimiers comportent une figure féminine, symbole de fertilité.

other_tyi_wara_11_12_use

Collection Held 1778 (H  97 cm)
MET Museum 2010.322 (H 118.1 cm)

Le deuxième cimier, une antilope mâle de style vertical (N0 d’inventaire 1778) est typique de la région de Ségou. La tête très allongée, décorée de quelques pièces métalliques poinçonnées, évolue dans le prolongement de deux longues cornes légèrement courbes, entaillées de motifs parallèles obliques finement incisés. La crinière ajourée, importante, comporte 5 courbes séparées par des motifs en zig-zag témoignant d’un remarquable travail de découpe et de décorations, gravés par des poinçons et des stries. Les pattes, tournées vers l’intérieur,  forment un trapèze appuyé sur une petite base rectangulaire où apparaissent les trous de portage. Ceux-ci étaient destiné à retenir la coiffe en osier, visible sur la pièce du MET Museum (photo à droite ci-dessus).

Notes :
(1) La question a été étudiée en premier par LEM, 1949, qui a identifié trois aires géographiques de production distinctes, suivi par GOLDWATER qui propose trois styles fondamentaux, le vertical, l’horizontal et l’ »abstrait », avec des variantes au sein de ces trois groupes fondamentaux.
(2) ZAHAN Dominique (Dimitri) (1915-1991), ethnologue français, professeur à l’Université de Strasbourg puis à la Sorbonne. Africaniste, il a travaillé avec Marcel Griaule, séjourné en Afrique de l’ouest et publié des ouvrages notamment sur les Bamana.
(3) ZAHAN, 1980, p. 97
(4) FROBENIUS Leo Viktor (1873-1938) ethnologue et archéologue allemand, auteur de Kulturgeschichte Afrikas – Prolegomena zu einer historischen Gestaltlehre, Phaidon-Verlag, Zürich, 1933
(5) LA GAMMA, 2000, 49-50 p. 94
(6) IMPERATO Pascal James (né 1937), médecin, professeur de médecine tropicale, auteur de différentes études en matière de santé publique, médecine traditionnelle et arts d’Afrique.  Il a  séjourné notamment au Mali.
(7) LA GAMMA, 2000, 49-50 p.94. Cependant, l’origine de ce « prototype » du Wassalou n’est pas attestée avec certitude, aucun objet ne semble avoir été collecté ou documenté avant in situ (ndlr) .

  • Bibliographie
  • COLLEYN Jean Paul, 2001, Bamana : The Art of Existence in Mali, New York Museum of African Art & Rietberg Museum, Zürich
  • GOLDWATER Robert, 1960, Bambara Sculpture from Western Sudan exh.cat New York Museum of Primitive Art
  • LA GAMMA Alisa, 2002,  Genesis :  Ideas of Origin in African sculpture, Part II The Invention of Agriculture, Ci Wara’s Divine Gift, The Metropolitan Museum of Art, Yale University Press, , New Haven and London
  • IMPERATO Pascal James, 1981, Sogoni Koun, African Arts 14, no2 pp 38-47
  • LEM F.H., 1949, Sudanese sculpture, Arts et Métiers Graphiques, Paris
  • ROBERTS Allen F., 2000, The Two Worlds of Ciwara, African Arts, 33 no 2 (publication posthume annotée par Allen F ROBERTS concernant un texte de Dominique ZAHAN à propos de Tji-Wara horizontales, reflétant  une approche structuraliste de l’art africain, ndlr)
  • ZAHAN Dominique, 1980, Antilopes du soleil : Arts et rites agraires d’Afrique noire, Wien, A Schendel

other_tyi_wara_13_14_use

Crédits photographiques :
(gauche) Antilope-cheval -(Hyppotragus equinus   (DR)
(droite) Antilope - Oryx  beisa(Wikipedia, the free encyclopedia)

other_tyi_wara_15_16_17_use

(gauche) Sylvicapra: (Wikimedia commons, the free media repository)
(centre) Orycterop :  (Wikipedia, the free encyclopedia)
(droite) Pangolin ou fourmilier écailleux ( WCS, photo Tim Lewthwaite)

espace-held janv.2016, notice validée/lr

-------> Pièce suivante

Pas de commentaire.

Ajouter un commentaire