Ethnie: Mende
Pays: Sierra Leone
Culture: Mende
Objet: masque-heaume
Nom vernaculaire: Ndoli Jowei
N0 d’inventaire: 11676
Matériau : Bois mi-dur
Dimensions: H 42 cm  L 20 cm  P 23 cm

La société initiatique
Le « Sande » chez les Mende ou « Bundu » chez les Temne voisins, constituait  la société la plus importante dans la vie des femmes en Sierra Leone et au Liberia. Les premiers témoignages de son existence remontent à Olfert Dapper,  géographe néerlandais, qui en fit une première description, sur la base de récits de voyage antécédents, dans son ouvrage sur l’Afrique, en 1668. Cette société était le pendant féminin de la société analogue masculine du Poro et représentait, avec quelques rares autres sociétés féminines, une exception dans l’organisation socio-culturelle  de l’Afrique subsaharienne1.  La société « Sande » représentait les intérêts des femmes vis-à-vis des hommes et disposait de connaissances pour la préparation de médicaments, ce qui lui conférait un pouvoir important au sein de l’organisation villageoise. La société « Sande » continue de jouer un rôle important encore aujourd’hui dans la vie des femmes des peuples Mende, Temne, Vai, Bassa et Gola.
La société « Sande » est connue pour ses masques-heaumes. Comme souvent en Afrique subsaharienne, ces masques s’inscrivent dans une hiérarchie bien établie(2). Ils dansaient lors des rites initiatiques, pour souhaiter la bienvenue à des visiteurs de haut rang,  au cours d’événements politiques villageois où la présence de la société « Sande » était requise et, selon quelques sources, dans l’administration de la justice. La société « Sande » était aussi un important pourvoyeur de mandats pour les sculpteurs de la région, puisque ses collectivités locales commandaient la confection des masques dont les plus importants, les masques-heaume appelés sowei,  guidaient les cérémonies.
Fonction du masque Sowei
Sculpté par des hommes et portés exclusivement par les femmes, le masque sowei, est une idéalisation des traits féminins réels, donc une sorte d’« icône » de beauté  féminine ; il représente la fécondité et incarne l’esprit protecteur (Ndoli jowei, et a-Nowo chez les Temne), d’où le nom de la danse éponyme.

Les masques Sowei sont surtout connus pour leur rôle dans l’initiation des jeunes filles : le « Sande » organisait  les rites initiatiques à travers lesquels elles accédaient au statut de membre à part entière de la communauté villageoise et aux connaissances nécessaires avant le mariage. Le processus initiatique des jeunes filles durait, selon les sources, de plusieurs mois à plusieurs années, par une série de rituels complexes, loin du public, dans un lieu tenu secret. A la puberté, les jeunes filles étaient soumises au rituel d’excision et recevaient un nouveau nom. C’était la phase la plus importante, la plus critique et la plus difficile (aujourd’hui dénoncée) de toute l’initiation. Au fur et à mesure que les jeunes femmes réussissaient  les échelons initiatiques, elles s’approchaient de la femme idéale du groupe auquel elles appartenaient. A la fin de l’initiation, les jeunes femmes étaient portées vers une source d’eau pour être lavées et enduites d’huile de palme avant d’être accompagnées au village, toujours sous l’égide du masque Sowei. L’esprit féminin, symbole de fertilité, était alors censé sortir des eaux, pour disparaître jusqu’à une nouvelle initiation(3). Lors des cérémonies, les danseuses  portaient  un costume qui les recouvrait entièrement, comme le montre la photo ci-contre. Ross Archives of African images, no 329 (JOHNSON Harry, Liberia, Vol II, London 1906,  photographie de Cecil Firmin )
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Source : Alldridge,1901 p. 112, fig. 34 : exemple de chevelures portées par les femmes Mende au début du XXème siècle.

Typologie
Les masques-heaume sont habituellement sculptés en bois léger ou mi-dur, ils sont monoxyles, évidés aux trois quarts. Le front est haut et large, les yeux en amande sont à demi fermés, le nez est très légèrement signifié ; la bouche, inscrite dans un triangle en bas du menton, est fermée, petite, souvent  charnue. Le pourtour des lèvres est finement dessiné,  les coiffures sont très élaborées, ornées de compositions complexes où apparaissent  des nattes, tressées avec soin, dans des mouvements symétriques qui ressemblent  aux chevelures portées par les femmes de haut rang à la fin du XIXème siècle dans la région (cf. photo ci-dessus et illustration a) ; d’autres masques sont ornés de motifs complexes, parfois géométriques, parfois représentant des peignes (cf. ci-dessous illustrations b) et c).  Les anneaux autour du cou, qui se trouvent dans presque tous les masques de ce type, représentent, pour certains auteurs, les ondulations provoquées par l’esprit Sowei à la sortie de l’eau, lors de la cérémonie finale ; d’autres y voient des « bourrelets de graisse », accumulés par les jeunes femmes lors des rites initiatiques (4). Probablement à tort. Les anneaux sont effectivement  considérés comme un idéal de beauté : ils apparaissent, en effet, sur des statues. Mais les Mende ne sont pas connus pour apprécier particulièrement les femmes grasses et ce trait ne semble pas avoir représenté un idéal esthétique des femmes affiliées au « Sande » ; les anneaux constituent donc bien plus une solution plastique élégante et nécessaire au problème de l’ouverture du cou, qui devait avoir le même diamètre que la tête. Ils résultent, en fait, d’un élargissement nécessaire de la base du masque afin que les danseuses puissent  l’enfiler et l’enlever (5).

Les masques Sowei présentent le plus souvent une patine noire et luisante :

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Les traits du visage et les caractéristiques énumérées ont donné lieu à différentes lectures et interprétations ; toutes soulignent l’expression posée d’intériorité dégagée par le masque.de gauche à droite, trois masques de la fin du XIXeme au début du XXème siècle : a) un masque du British Museum a.n. 1938.1004.12 b) un masque du Musée royal de l’Afrique centrale, Tervuren  EO.1971.71.1 c) un masque du Musée d’Atlanta a.n. 72.40.22.
Les cornes sculptées, qui apparaissent sur certains masques, représentent  les traditionnels conteneurs de médecine, remplis d’herbes pour protéger les danseuses des sorciers. Cf. ci-dessous le masque conservé par le Musée royal de l’Afrique centrale de Tervuren ( EO.1973.75.1)

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Des masques similaires aux masques Sowei des Mende sont sculptés par les populations proches, les Gola, situés principalement au Liberia, avec une minorité au Sierra Leone. La société féminine est la société Sande, et le masque est appelé Zobga.

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Masque Gola cf. Lempertz, Auction 1073, Afrikanische und Ozeanische Kunst, 15.06.2016, Bruxelles, lot 102

D’autres masques similaires sont encore sculptés par le peuple Vai et appelé Borwus.
A l’opposé de ces cérémonies, d’autres mascarades sont organisées où apparaissent des masques masculins Gongoli (ou Kongoli) qui évoluent dans la satire, l’amusement,  le « clownesque » ; ils représentent la face cachée, mauvaise, imprévisible de l’homme (cf. le masque conservé par la collection Held).

Typicité
Le masque Sowei de la collection Held présente sur le front et les côtés des décors géométriques qui représentent  une chevelure complexe, signe de rang et importance du personnage, sculptés au trait fin, en lieu et place de la chevelure elle-même.  Les motifs gravés, symbolisant des nattes usuelles, sont dessinés en losanges striées, séparés par des bandes tressées et décors en chevrons.  Le visage présente un nez très fin, des scarifications ornent la commissure de la bouche fermée, dessinée à l’aide d’une simple incision. Le menton est petit et pointu. Deux petites fentes au-dessous des yeux permettent au danseur de voir. Deux cornes, qui surplombent  le masque, incarnent  la puissance de l’animal sacré représenté (bubalus pumilus, buffle).  Le masque, recouvert  d’une belle patine noire luisante, comporte, sur le bas, de nombreux trous de portage permettant de fixer le costume. Il n’existe de ce masque que deux exemplaires connus. Celui de la collection Held et un autre, avec quatre cornes, conservé dans une collection américaine. Les deux masques sortent probablement du même atelier.

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Notes :
(1)  Olfert Dapper, géographe néerlandais (1636-1689), aurait  étudié un grand nombre de documents, de cartes, de publications, de récits pour son ouvrage fondamental sur l’Afrique, publié en 1668, Description de l‘Afrique traduit en français en 1686, qui constitue aujourd’hui encore une source importante d’informations pour les africanistes, avec les précautions d’usage.

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On y trouve le passage suivant (1686, Sierra Lionna, p.270 : « Il y a aussi des femmes Sectaires qui se font circoncire & s’impriment un certain caractère appelé Noé soggo. La grande Prétresse qui porte le nom de Sogwilli demeure à Gala (…) L’assemblée est composée de jeunes filles de dix ou douze ans & de femmes qui ne sont pas encore initiées. La Cérémonie commence par des poulets que la prétresse  donner a manger aux aspirantes, les faisant promettre de demeurer avec elle ; & cela se nomme Sandi-Laté, l’alliance des poulets. Ensuite elles se rasent la tête, emportent les cheveux près d’un petit ruisseau où elles les consacrent. Après quoi, la Sogwilli les circoncit en leur écorchant les parties que la pudeur défend de nommer. Il se passe pour le moins dix ou douze jours avant que la playe soit guérie ; mais elles demeurent encore quatre ou cinq mois ensemble dans le bois, occupées à apprendre certaines danses & des vers forts difficiles (…) ».  Source : gallica.bnf.fr
A propos des sociétés initiatiques de femmes,  de telles sociétés existent chez les peuples voisins par ex. chez les Temne et Gola mais aussi chez les Sénoufo de Côte d’Ivoire  (société Tyepka).

(2) ALLDRIGE, 1901, ch. XIV, p. 141  identifie 3 niveaux : Digbas le niveau le moins élevé, Normeh qu’il appelle le Bundu devil le 2ême niveau, et Soweh, le masque féminin au 3ême niveau ; seules les femmes ayant atteint le 3ème niveau pouvaient porter le masque heaume lors des cérémonies.
(3) Le rite initiatique a été étudié lors d’une étude ethnographique en 1978 ; pour plus de détails cf. PHILLIPS Ruth, 1995. Après une période de convalescence, elles pouvaient sortir de la forêt le jour et s’occuper des affaires au village, rendre visite aux parents villageois. Une pâte d’argile blanche, wojeh, recouvrait leur corps, au cou elles portaient un collier avec une dent de léopard ou autre amulette, symboles de la protection de Sande, et un fil de perles autour de la taille. Cet accoutrement signalait leur statut spécial, et aux hommes de se tenir à l’écart. Les jeunes femmes apprenaient à prendre soin de leur corps, à s’occuper des tâches ménagères, à se comporter en société. Elles apprenaient des chants et des danses. De temps à autres, les jeunes femmes revenaient au village pour effectuer leurs danses dans de riches costumes. Peu avant la fin du rite initiatique, les jeunes femmes étaient portées près d’une source d’eau  où on leur enlevait la pâte d’argile. Leur corps était enduit d’huile de lin, pour qu’il luise comme la surface des masques. Accompagnées par une femme portant le masque Sowei, elles retournaient au village pour se présenter comme de magnifiques femmes  et membres de plein droit de la société. Pendant cette fête publique, elles gardaient les yeux à mi-clos, la bouche fermée, affichant un air d’introspection qui est aussi typique des masques-casque « Sande » et représentait l’image de la femme idéale « Sande ». Cf. également GUYER Nanna, La sociéta femminile Sande (o Bundu), le maschere e i riti d’iniziazione article publié sous  Africa, la terra degli spiriti MUDEC, Museo delle culture Milano, 2015, avec référence aux travaux de Ruth PHILLIPS.
(4) Ainsi la didascalie du masque illustré ci-dessus du Musée de Brooklin : « Woden helmet mask of a human head. Its neck is enlarged with rolls of fat (…) ». Dans Femmes dans les arts d’Afrique publié sous la direction de Christiane FALGAYRETTES-LEVEAU, Editions Dapper, 2008 /ISBN 978-2-1-915258-24-a, les auteurs suggèrent que « le masque présente des bourrelets : c’est peut-être là une évocation d’une certaine corpulence de la femme mature » p. 52.
(5) cf. les explications fournies par Bill Hart, University of Ulster http:/www.youtube.com/watch ?v=MFxOLFy0iv4 / cf. également la remarquable étude de ARDYN BOONE Sylvia, 1990, p.155ss et les nombreuses illustrations/dessins de masques.
(6) SEGY Ladislas, 1976, Masks of black Afrika, Dover publ.inc,  New York, photo n0 12

  • Bibliographie
    ALLDRIDGE, Thomas Joshua, 1901, The Sherbro and its Hinterland, Macmillan and Co, London
  • COLE Herbert M.,1985,  I am not myself : the Art of African Mascarade, Los Angeles, Museum of Cultural History, University of California, Monograph Series, n0 26
  • ARDYN BOONE Sylvia, BUSSELLE Rebecca, 1986, Radiance from waters : ideals of feminine beauty in Mende art. New Haven , Yale University Press ISBN 0300035764 ;
  • ARDYN BOONE Sylvia, 1990, Radiance from the waters, Yale publications in the History of Art , originairement présenté comme thèse de doctorat (Ph-D) Yale University 1979, sous le titre Sowo art in Sierra Leone
  • PHILLIPS Ruth B.,1995, Representing Woman, Sande Masquerades of the Mende of Sierra Leone, Los Angeles, UCLA Fowler Museum of Cultural History ISBN 0930741447.
  • ZELLER dr. Rudolf, 1912, Die Bundu Gesellschaft. Ein geheim Bund der Sierra Leone, Jahresbericht des historischen Museums in Bern, notamment les descriptifs détaillés et commentaires des illustrations  des masques ROSS Archives of African Images, 1313, 1314, 1315, 1316

espace-held janv.2016, notice validée/lr

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