Groupe /ethnie: Sapi  (Bullom-Sherbro)
Pays: Sierra Leone
Culture: Sapi
Objet: Tête sculptée
Nom vernaculaire: Mahey Yafei
N0 d’inventaire: 14435
Matériaux : Pierre, stéatite
Dimensions: H 26.5 / L 27cm

Les têtes en pierre Sapi   - connus aussi sous les termes pré-Temné ou Mahey Yafei -  font partie d’un corpus de figures lithiques sculptées dans de la pierre tendre (stéatite) par des artisans  d’une  civilisation qui s’étendait le long du vaste littoral compris entre le sud -est de la Sierra Leone, le bassin hydrologique des fleuves Sewa et Mano jusqu’au Libéria, désigné comme le Royaume Sapi et qui aurait disparu vers le milieu du XVIe siècle par l’arrivée d’une autre population, les Mane (Mandeni),  eux- mêmes repoussés par les Baga de Guinée.
L’existence d’un Royaume Sapi, qui aurait été doté d’une structure politique forte, est cependant mise en doute par certains auteurs, qui y voient plutôt « un ensemble de chefferies ou de lignages unis par une communauté de langues et de cultures » (1).
La désignation « Sapi » ou « Sape » provient  de navigateurs portugais ayant atteint les côtes et attesté l’occupation du littoral dès la deuxième moitié du XVe siècle ; elle ne désigne aucun groupement ethnique identifié comme « les Sapi », mais une aire culturelle complexe, où apparaissent  bon nombre de populations différentes.  Selon l’opinion la plus couramment admise, les Sapi regrouperaient essentiellement les populations Temne et Bullom (2).

En effet,  une des plus anciennes entités politiques côtières est représentée par les Bullom-Sherbro, dont l’influence s’étendait sur une grande partie du sud de l’actuelle Sierra Leone. Plus au nord, les Temné comptent parmi les premières populations à avoir quitté la Guinée forestière, le plateau de Fouta Djallon, pour rejoindre la côte. Les historiens ne sont pas d’accord sur la datation exacte de la présence Temne en Sierra Leone ; il est établi qu’ils furent, avec les Sherbro, les premiers à avoir contact avec des Européens  et qu’ils étaient solidement  installés le long de la côte de Sierra Leone au plus tard au XVI/XVIIe siècle.  Mais  la présence des Temné sur les côtes pourrait être antérieure.
Dans leur expansion, ils semblent avoir scindé en deux les populations autochtones,  ceux du nord gardant le nom de Bullom, ceux plus au sud étant refoulés vers le Liberia et qui prirent  l’appellation  Sherbro et Krim. Les mouvements migratoires des populations sur la côte sierra-léonaise sont encore accentués par la poussée des Mani de l’intérieur (3). Les Mendé, arrivés par l’actuel Liberia au XVIIIe siècle de manière pacifique, complètent un réseau de présences humaines particulièrement complexe.
Aussi, la désignation pré –Temné, qui figure dans la littérature sur les arts Sapi, n’est pas de grande utilité et toute théorie quant à l’installation d’ethnies avant le XVe siècle dans le territoire de l’actuelle Sierra Leone, est à prendre avec prudence.
Les questions soulevées par ces mouvements de population ne sont évidemment pas sans incidence sur la compréhension des objets en pierre retrouvés, dont les iconographies reflètent des origines et périodes diverses.
Nombreuses sont les questions qui attendent des réponses.

Typologie
Dans la production d’objets sur pierre d’Afrique occidentale, les têtes Sapi représentent un petit ensemble restreint. Elles occupent une place à part, entre  les figures trouvées plus au nord, chez les Kissi de Guinée, à façonnage compact et plutôt vertical, se présentant sous forme de personnages  parfois sculptés avec des animaux,  et les Nomoli des Mende, à la forme oblongue, tête grossie par rapport au reste du corps.
Les auteurs des sculptures Sapi demeurent largement inconnus. Qui étaient-ils ? Ces pièces sont-elles l’expression d’artistes travaillant individuellement, ou le fait de véritables ateliers de sculpture ?  Que représentent ces têtes, quel était leur usage et à quel moment ces sculptures on-t-elles disparu ?
La première signalisation de têtes Sapi, parvenue en Occident, remonte au milieu du XIXe siècle et elle est due au missionnaire britannique George Thomson qui en fait état dans une publication de 1852. (4)
A l’instar d’autres objets, notamment  les « Pomdo » des Kissi de Guinée (cf. Inv. 12414)  ou des « Nomoli » des Mende,  ces têtes ont toutes été déterrées fortuitement dans des champs par des paysans des lieux. Quelques objets  -de petits personnages sculptés- nous sont parvenus dans leur intégralité (cf. MET Museum 1979.206.136) ce qui pose la question de savoir si les têtes Sapi que nous connaissons ont été séparées de leur corps, accidentellement, au pas.
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Kissi du Musée du Quai Branly 73.1965.5.17 / Nomoli du MET Museum, 1979.206.13  / et du British Museum Af 1958,13.1.

La question de leur utilisation fait aussi débat, d’autant plus qu’un usage relativement récent fait par les Mende autour de pièces déterrées dans leur région (par ex. à  Moyamba, comme la pièce du British Museum ci-dessus) complique la compréhension de l’utilisation originelle des pièces. Il est admis que les objets ne sont pas l’œuvre des occupants  actuels des terres -  c’est également le cas des nombreux objets des Kissi de Guinée.
Des témoignages concordants confirment une nouvelle utilisation des pièces. Elle semble résulter d’une ré-appropriation d’héritage culturel. Il en va ainsi de la désignation Mahey-Yafei, littéralement « esprit appartenant au chef » en langue mendé ; or, l’utilisation d’artefacts  dans un nouvel environnement rituel complique la question de la fonction première des pièces. La littérature spécialisée concorde cependant  pour affirmer qu’elles pourraient représenter des individus de rang élevé, comme semblent l’indiquer les coiffures élaborées ainsi que les anneaux de cuivre retrouvés dans les sites où elles ont été extraites (6).
A noter encore que  la désignation « Sherbro » que l’on trouve occasionnellement  associée à ces pièces,  se réfère à l’aire géographique  au-dessous de Freetown,  autour de l’Ile de Sherbro ou au groupe ethnique Sherbro /Bulloms - occupant les zônes côtières au sud de l’Ile jusqu’à Bonthe. Cette appellation ne devrait concerner que des pièces retrouvées en zone côtière, actuellement occupée par la population éponyme.
Selon des recherches récentes, il n’est pas exclu que certaines têtes Sapi remontent à une époque précédant la présence portugaise et que certaines pièces pourraient être bien plus anciennes. A ce jour, aucune fouille archéologique n’a pu apporter une réponse définitive et il faut rester prudent quant à la datation de ces sculptures. A signaler encore que certaines recherches  ont mis en lumière des sites habités 2500 ans avant  l’ère chrétienne (site archéologique de Yengema).

Typicité
La tête Sapi  de la collection Held présente d’évidentes corrélations avec d’autres sculptures de têtes Sapi : primauté de l’axe horizontal,  cou puissant,  yeux à demi fermés  à fleur de visage,  lèvres proéminentes. Cependant, elle  ne présente pas les motifs gravés ou éléments cordés, hachures ou motifs en tresses que l’on trouve sur d’autres pièces, notamment la plus connue d’entre elles, celle de la collection Muensterberger.  Les traits sont plus simplifiés et lui apportent une allure hiératique.
D’autres  têtes sculptées présentent le même dépouillement, comme par exemple celle illustrée  ci-dessous  (Christie’s 3.12.2015, lot 31) dont l’exécution force les traits naturels au niveau des yeux, des narines et de la bouche

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ou encore cette autre, conservée au MET Museum, officiellement datée du 16 siècle, qui présente à la fois des caractéristiques conjointes d’une chevelure élaborée et d’un visage lisse, sans tracés.

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MET Museum a.n. 1978.412.375

Ci-dessous la tête Sapi la plus connue, celle de la  collection Muensterberger, par ailleurs iconographiquement très proche de celle du Musée Barbier Müller (INV.1002-1).

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(coll Münsterberger, cf. Sotheby’s,  11 mai 2012 lot 61 et bibliographie citée)

Il faut encore retenir que les populations côtières précitées pratiquaient l’art de la sculpture sur ivoire, qui a donné lieu à un commerce important dès le XVème siècle, à la suite de commandes des cours européennes (« les ivoires afro-portugais »).  Bien que bon nombre de ces ivoires présentent des iconographies européennes – puisqu’elles étaient exécutées sur commande  - des similitudes ont pu être observées  entre des personnages sculptés en ivoire,  notamment sur des oliphants fabriqués à destination de l’Europe, les Nomoli des Kissi de Guinée et des objets Sapi de Sierra Leone (yeux globuleux, larges narines etc.). D’où la question : les sculpteurs sur ivoire travaillaient-ils aussi la pierre ? Seraient-ce les mêmes artistes ? 6 Le sujet recèle un formidable domaine d’étude.

Notes :
(1)  ou encore «  a loose community sharing a commun culture », cf.  RODNEY Walter,  A Reconsidération of the Mane Invasions of Sierra Leone Journal of African History, VIII, 2 (1967), pp.219-246. Voir aussi l’article : AA.VV., Le morcellement identitaire des populations littorales ; quelques éléments de l’histoire du peuplement, publié dans Dynamique et usages de la mangrove dans les pays des rivières du Sud, du Sénégal à la Sierra Leone, Montpellier IRD Editions, 1991 ISBN 9782709918152 et bibliographie citée. Pour un autre aperçu, cf. Patrick PUY-DENIS, La Sierra Leone. Editions Karthala, Paris, pages 28ss.
(2) KERCHACHE Jacques, PAUDRAT Jean-Louis, STEPHAN Lucien, 1988, L’art africain, Editions Citadelles Paris, p. 519
(3) Les Mani provenaient  vraisemblablement du sud Mali ;  ils obligèrent les populations concernées à quitter les plateaux pour s’établir dans les zones côtières. Ils atteignirent la côte, vers Cap Mount, en 1545, et la remontèrent  vers le nord, tout en combattant les populations autochtones.   cf. sur les mouvements de population à la suite du déclin de l’empire du Mali : UNESCO, Histoire générale de l’Afrique, L’Afrique du XIIe au XVIe siècle, Vol IV, p. 207 ss
(4) THOMSON George, 1852,  Thomson in Africa or an Account of the Missionary Labors, Suffering, Travels and Observations at the Mendi Mission, New York, cité dans la note au Catalogue de vente de la pièce ex. coll. Muensterberger reproduite ci-dessus et bibliographie citée.
(5) Une première signalisation remonte à 1923 dans la revue Man par la voix d’un officier de district, cf. William Hart dans la note au Catalogue de vente de la vente Sotheby’s du 18 juin 2013, lot 70.
(6) Voir à ce sujet  la documentation sous : http//www.quaibranly.fr/fr/fr/actualités/publications-du-musée/catalogue-d-exposition/afrique/ivoires-d-afrique/, commissaire de l’exposition : Ezio Bassani

espace-held janv.2016, notice validée/lr

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